Revue 303
Revue 303, coédition erban, paru en 2007; texte de Mai Tran, in Né à Nantes comme tout le monde, hors-série de la revue.
Franck Gérard
Né à Poitiers en 1972. Vit in situ.
Chez les photographes, il y aurait les méthodiques parcimonieux qui produisent des images très construites et très pensées et les boulimiques obsessionnels de la chasse au réel. Franck Gérard fait partie de ces phénomènes baroudeurs capteurs des temps modernes absurdes et impitoyables. Voyager au cœur des treize mille images que constitue cet énorme corpus photographique qu’est En l’état, c’est s’offrir une visite exotique de la France contemporaine dans toute son incongruité quotidienne, quand « l’anodin devient extraordinaire ». On croise de tout, et pas seulement du burlesque – d’ailleurs, Franck Gérard ne se moque ni ne méprise ses contemporains, il nourrirait plutôt une empathie à leur égard, mi-amusé mi-désabusé. La drôlerie souvent cède le pas à la gravité face à la confrontation, au frottement quasi anthropologiques entre deux événements dans une même image frontale, jouant souvent sur les mots. Comme ceux du slogan publicitaire affiché en lettres capitales ARGENT FACILE devant la vitrine d’une banque au pied de laquelle sont allongés par terre trois SDF ou encore ceux d’une affiche RETRAIT DU CPE surplombant TOTAL… la station-service. Et de glissements factuels en décalages formels, il reformule une idée de l’ailleurs, de l’étrangeté faite d’un rien, à travers une vision ready-made très plasticienne du monde. La sculpture surgit in situ de nulle part et partout, dans une brindille, un tuyau, une ombre, un camion, un panneau, une poubelle, un étal de marché, une voiture brûlée, une caravane abandonnée... A l’encontre du tout spectaculaire, du tout trash, c’est pour l’incidence de l’incident qu’il collecte paysages, mouvements, formes, attitudes, avec tout l’élan d’une tentative pérecienne d’épuisement des choses. Fasciné par la « non-architecture » des villes nouvelles pavillonnaires exponentielles à ras les usines, il s’immerge dans cet univers rendu surnaturel par l’absence de toute trace humaine pour créer une ville fictionnelle : « L’endroit où l’on n’a pas envie de vivre par excellence. » Il s’apprête à partir arpenter de nouveaux territoires pour expérimenter ses obsessions picturales.
MAI TRAN.